The Shape of Water

Aller voir un film déjà auréolé d’une gloire attribuée conjointement par le public et les Oscars, c’est toujours casse-gueule. On s’attend à vivre une expérience mystique et il arrive quand même bien souvent qu’on en ressorte en se disant « mouais, j’ai mangé trop de pop-corn ».

Pour The Shape of Water, j’étais préparé : je n’ai pas pris de pop-corn. Maintenant, asseyons-nous et parlons posément du meilleur film de l’année d’après nos amis américains.

Léger avant-propos de l’homme pénitent : de Guillermo del Toro, je concède ne connaître pas grand-chose. Un peu rebuté par la violence dont il parsemait Blade 2 et Hellboy 2 (je n’ai même pas vu le 1, c’est ridicule), je ne me suis pas intéressé outre mesure à ses créations, pas même à son fameux Labyrinthe de Pan qui, paraît-il, est à voir. De mes yeux totalement béotien et extérieur, je n’y voyais qu’un Tim Burton bis. Bref, honnêtement, je ne serais pas allé voir The Shape of Water si certaines personnes de qualité ne m’y avaient pas poussé.

Ceci étant dit, place au concret : de quoi ça parle ?

Dans une époque non datée officiellement, mais suffisamment explicite pour la situer au début des années 60 (une rapide recherche date une des voitures en 1962), Elisa (Sally Hawkins) est une femme muette réglée comme du papier à musique. Elle dort le jour et travaille la nuit, dans une base de recherche vouée à la conquête de l’espace, en tant que femme de ménage. Partageant sa vie avec un vieil artiste gentiment abîmé par la vie, Giles (Richard Jenkins), son quotidien – jusqu’alors rythmé par les habitudes – prend une tournure inattendue quand le colonel Strickland (Michael Shannon) amène au sein du bâtiment une créature amphibie humanoïde débusquée en Amérique du Sud pour qu’elle soit étudiée.

L’homme s’avère évidemment être une pourriture comme on sait en faire au cinéma (raciste, misogyne, tortionnaire, ne se séparant jamais de sa matraque électrique comme s’il s’agissait de sa propre virilité, il y a long à en dire) et autant vous dire qu’on apprend rapidement à ne pas l’apprécier, notamment au vu de sa relation avec la Créature (qui n’est jamais nommée). Mais nous sommes dans un conte, notre princesse muette va tisser un lien silencieux avec le « monstre » qui ne va faire que grandir au fil du temps.

Dit comme ça, le pitch est assez classique quand on y songe, c’est une histoire déjà vue ailleurs. Alors comment raconter différemment une histoire sur l’acceptation des différences de l’autre et la tolérance qui en découle quand des films comme la Belle et la Bête ou Pocahontas ont déjà tout dit ou presque ? Tout le travail du réalisateur est passé dans les personnages, l’ambiance et l’univers du film.

Tenez, si on revient deux minutes sur Michael Shannon, dont j’ai déjà bien parlé ci-dessus, l’homme livre une interprétation viscérale, habitée par des tics et une philosophie de vie qu’il imagine autant positive que forte. Le tout est rehaussé par ce côté «gueule du cinéma » dont Del Toro a su en particulier profiter dans un court plan où la luminosité (jeu d’ombres et de lumières, tout ça) le rend fugacement plus monstrueux que la créature.

Directe opposée de cet homme qui parle beaucoup et s’écoute beaucoup parler, Elisa est une jeune femme timide et effacée, de par son handicap, elle trouve en Zelda (Octavia Spencer) une binôme de jeu parfaite au travail. Zelda contraste en tout point en étant le contrepoids volubile et extraverti d’Elisa. Complices depuis des années, Elisa est la confidente silencieuse de Zelda qui ne doit se taire que quand elle dort.

Si on ajoute Giles en petit vieux à chats et la fameuse Créature, on obtient un quatuor bien marqué auquel s’ajoute ce joli rôle du docteur Hoffstetler (Michael Stuhlbarg). L’un dans l’autre, ces personnages, peut-être parfois caricaturaux, ont suffisamment d’intérêt en eux-mêmes pour susciter l’attachement. Oui, bon, sauf le méchant, parce qu’il est présenté comme le véritable monstre tout au long du métrage. Il semble vide quand il est en famille, prend une voiture sans trop y réfléchir, pour ne s’accomplir finalement que dans la torture ou la traque.

Bon, mais on s’attarde sur les personnages, mais ça ne fait pas tout. L’ambiance a bénéficié d’un soin méticuleux. Que ça soit la musique délicieusement rétro ou tout simplement l’esthétisme (un vieil appartement au-dessus d’un vieux ciné, tout en planches qui grincent et murs sombres ; la base ; un restaurant typique), un filtre sur l’image qui rappelle un peu Dany Boyle ou Jean-Pierre Jeunet, Del Toro a vraiment réussi son coup, bien aidé dans la tâche par Alexandre Desplat (cocorico) à la musique. Si on revient d’ailleurs sur les filtres, il me semble que tout est fait pour rendre l’appartement de Sally et Giles chaleureux (malgré l’obscurité qui s’en dégage), quand la base militaire est constamment présentée comme froide et inhospitalière.

Toujours dans le domaine esthétique, la Créature est aussi réussie, les phases sous-marines sont d’ailleurs assez féériques (et aériennes, finalement), bien que trop rares à bien y penser. Mais j’ai particulièrement apprécié l’ouverture du film dans ce sens.

Dernier point, d’importance, l’écriture légèrement politique qui pointe souvent (comme évoqué plus haut) le racisme et l’homophobie, ça fait toujours mal de voir ce genre de scène à l’écran, mais je suppose que c’était nécessaire au vu du contexte historique. L’occasion de rappeler que les monstres sont souvent les hommes par leur cruauté stupide et aveugle. Un message simple, entendu mille fois, mais visiblement pas aussi efficace qu’on pourrait le souhaiter vu que ce genre de fléau existe toujours maintenant.

The Shape of Water a donc de belles qualités, je regretterais toutefois la maigreur de son scénario, pour un film aussi long, même si, paradoxalement, j’ai su apprécier qu’on ne nous emmerde pas avec des origines détaillées de la bête ou de ses capacités. On voit des choses surréelles, on voit de la magie, rien n’est expliqué, c’est un conte pour adulte et c’est plutôt finement joué, reste à savoir s’il passera l’épreuve du temps.

1 commentaire sur “The Shape of Water”

  1. Hey !

    Je n’ai jamais commenté ton article ! C’est une honte monsieur !

    Sache que j’aime quand tu écris sur les films ! Tu te débrouilles toujours pour bien décrire ton sujet sans gâcher les potentielles surprise au visionnage !

    Merci merci !

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