Les Crimes de l’Orient Express.

Qu’est-ce donc ? Pourquoi « des crimes » ? Ce sinistre volatile aurait-il sauté un jour de traitement ?

Que nenni, mes amis ! Aujourd’hui, nous allons bel et bien évoquer le Crime de l’Orient Express, mais doublement !

S’il vous apparaît évident que je vais discourir sur la récente adaptation de Kenneth Branagh, sachez toutefois qu’il ne sera pas question du livre d’Agatha Christie en parallèle, mais du film de 1974 réalisé par Sidney Lumet, avec en toile de fond une question : qu’apporte un nouveau film sur le sujet ? La suite… L’avenir est un long passé.

Le thème de cet article (proposé par le grand, l’éminent, le fantasque, le barbu Dehell) étant axé sur la comparaison, il me semble impératif de préciser qu’il y aura là quelques spoilers. On ne va pas faire dans la dentelle, fut-elle marquée d’un H (héhé, clin d’œil).

Bref. Rapide présentation, nous sommes au cœur des années 30, Hercule Poirot, célèbre détective belge, se retrouve à enquêter sur un meurtre qui a eu lieu dans le fameux train parcourant l’Europe.

Celui-ci étant momentanément à l’arrêt suite à des intempéries, le moustachu le plus célèbre du monde avec Dali a un peu de temps devant lui pour tenter de cerner le coupable.

Majoritairement (et fort heureusement, me direz-vous), Lumet comme Branagh suivent une histoire similaire, les différences tiennent ailleurs.

L’ouverture déjà. En 2017, on introduit Hercule Poirot par la résolution d’une enquête qui n’aura rien à voir avec le reste du film (un peu comme chez James Bond), l’occasion d’installer un personnage malin mais aussi perfectionniste à l’excès (peut-on aller jusqu’à parler de TOC ?). En 1974, le film s’ouvre sur l’explication d’une sombre affaire d’enlèvement, celui de Daisy, avec les conséquences dramatiques qui s’en suivent.

Cette façon de démarrer le film marque deux philosophies distinctes. Chez Branagh, l’aveu a été fait de créer une sorte de Poirot-verse au cinéma, ce qui n’était pas le cas de Lumet. Dès lors l’ouverture de 2017 oriente le spectateur vers le héros, quand celle de 1974 l’interpelle sur une affaire dont il sera très largement question peu de temps après.

En d’autres termes, d’un côté, Kenneth Poirot est le protagoniste et l’histoire ne sert que de faire-valoir, de l’autre, c’est le crime qui devient le point central du film et tout gravite autour.

C’est d’autant plus flagrant à mon sens, si on examine l’emploi de l’affaire Armstrong. Chez Lumet, entamer les hostilités avec cela permet de ne pas à avoir à rentrer dans les détails quand le scénario a besoin d’invoquer le meurtre de Daisy. Chez Branagh, c’est finalement plus maladroit, cette affaire arrive comme un cheveu sur la soupe lors de son enquête à bord du train, donnant à Poirot une dimension presqu’omnipotente, puisqu’il semble tout deviner et tout savoir, à partir de rien (on le sent en directe concurrence avec Sherlock Holmes).

Enfin, cette idée m’apparaît confirmée par les deux incarnations de Poirot, d’un Albert Finney aux cheveux plaqués et parfois habité par une certaine exubérance, savamment distillée entre deux passages où l’homme paraît rabougri et inadapté au reste du monde, on passe à Kenneth Branagh, sûr de lui, de ses aptitudes, conquérant, infaillible (et à la moustache démesurée comme si sa version devait être supérieure aux précédentes). Albert Poirot est au service du scénario. Scénario qui sert de tremplin et d’ornement à Kenneth Poirot, royal, théâtral (l’homme vient de ce domaine après tout).

Mais peu importe la mouture, il faut saluer un casting 5 étoiles dans les deux cas, outre Albert et Kenneth, Ingrid Bergman, Lauren Bacall, Jean-Pierre Cassel ou Sean Connery (pour ne citer qu’eux) ont été remplacés par de grands noms actuels comme Michelle Pfeiffer, Willem Dafoe, Johnny Depp ou la désormais incontournable Daisy Ridley. Un point commun qui souligne une attention particulière portée à ces deux films, il fallait de grands acteurs pour camper ces personnages.

Et de grands moyens pour illustrer le cadre ! Alors, on pourra éventuellement reprocher à la version de 1974 d’avoir mal vieilli sur le plan visuel, ça semble d’autant plus logique que la photographie de la cuvée 2017 est superbe, mais inutile de s’attarder là-dessus et comparons ce qui est comparable : le train.

Lumet comme Branagh ont eu à cœur de mettre en avant le cadre principal de leurs films, mais différemment.

Chez Lumet, on s’attarde un peu sur l’extérieur. Il part d’une gare peu folichonne, blindée de mendiants et des vendeurs à la sauvette, on voit les multiples portes qui se ferment, le mécanisme du train est filmé à plusieurs reprises, sur une musique appelant au voyage, les paysages défilent, le train passe dans plusieurs tunnels. En revanche, l’intérieur ne bénéficie pas d’une attention aussi poussée, il ne s’agit là que de filmer l’histoire avec un décor.

Chez Branagh, l’extérieur comme l’intérieur ont leur importance. J’ai appris récemment (Maman, si tu me lis, regarde, je suis célèbre, j’écris sur un site, coucou !) que le réalisateur était très amateur de trains et ça se sent. Déjà l’Orient Express en lui-même est impérial par rapport au premier, sa couleur sombre tranchant parmi le blanc de la neige, comme si elle n’était là que pour rehausser le caractère majestueux de la bête. Mais ça ne s’arrête pas là, puisque la véritable friandise se cache à l’intérieur où le luxe transpire dans chaque plan. Que ça soit dans les matériaux choisis, la simple disposition de couverts et d’assiettes sur une table, les couleurs, on sent une minutie d’orfèvre.

Ce cadre riche est soutenu par une caméra qu’on n’épargne pas : on suit les personnages aller d’un bout à l’autre du train, avec des plans de dessus bienvenus, ou parfois un plan séquence, comme… Au théâtre, tiens. Unité de lieu (et quasi de temps), le train, et ses alentours quand il est arrêté, est la scène gigantesque de Branagh, quand Lumet s’est contenté de deux pièces et d’une ou deux cabines.

Il y a chez Branagh un sens de la mise en scène hérité de sa longue expérience sur les planches. Un plan en particulier, dans le dernier quart du film, rappelle la Cène, mais cela rejoint ce que je disais sur son train, auquel on aurait pu ajouter la gare d’où part l’Orient Express, tout est esthétique, fantasmé, parfois contemplatif.

L’art n’est pas que visuel, j’ai vaguement parlé de la musique chez Lumet, composée par Richard Rodney Bennett, elle me semble assez convenue, sans être désagréable. Patrick Doyle s’est chargé de la bande-son de 2017, et tranche avec son aîné par sa modernité : la musique est un instrument qui véhicule des sentiments. Par exemple, si on ne parle que de la chanson sur laquelle Michelle Pfeiffer donne de la voix, celle-ci, de par sa mélodie et ses paroles, est profondément émouvante.

Et c’est peut-être la différence majeure entre les deux versions. Clairement, les deux films m’apparaissent incontournables sur bien des points, mais Lumet se contentait de filmer (avec brio!) le livre, Branagh apporte une vision artistique, et une émotion bien plus percutante, la performance de Michelle Pfeiffer (en tant qu’actrice, cette fois) m’a fendu le cœur, par exemple. On s’attache à ces personnages et à ce qu’ils vivent. Vivement une suite. En attendant, il est temps que je me mette aux livres.

4 commentaires sur “Les Crimes de l’Orient Express.”

  1. J’ai lu en diagonale pour éviter les spoilers mais la conclusion m’a convaincu d’aller lui donner une chance (et c’est ce que j’espérais en cliquant sur le lien). Je reviendrai lire ton avis en détail après visionnage ! 😀

  2. Oh tu m’as bien hypé ! 🙂

    J’ai aimé la première version car… Ben j’adore les polars et s’en est un très bon. Si tu me dis que c’est toujours le cas ici mais avec un vrai plus sur l’image c’est <3

    1. Ah mais oui ! Je trouve qu’il y a une belle attention portée au visuel. Tiens, rien que le look de Poirot semble méticuleusement préparé, tout le film est comme ça.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.